Problématique générale

Les deux régions concernés par le programme TRANSITER sont placées depuis longtemps dans un contexte de relations multiples entre des territoires relevant d'États distincts et parcourus par des dynamiques d’échelle supranationale. Dans bien des cas, les découpages institutionnels (aux échelles nationales mais aussi infranationales) ont établi des frontières qui ne recouvrent pas les réalités démographiques et socioculturelles caractéristiques de la région (phases du peuplement et logiques de distribution spatiale des populations, distribution ethnique, mobilités, etc…). De façon comparable, les formes du développement, basées depuis l’ère coloniale sur un modèle d’extraction-exportation largement organisé depuis l’extérieur ont orienté les dynamiques territoriales et économiques vers des horizons distants, plaçant les pays de la région dans une situation de dépendance, d’abord avec les métropoles coloniales puis avec les puissances régionales (les États-Unis pour l’Amérique centrale, le Japon puis aujourd’hui la Chine pour l’Asie du Sud-Est). A cela s’ajoute la position de charnière des régions soumises à l’étude : entre Amérique du Nord et du Sud, entre Océan Pacifique et Atlantique pour l’Amérique centrale et entre Chine et Inde pour « l’angle de l’Asie », avec la proximité d’une Méditerranée américaine et d’une Méditerranée chinoise, espaces de circulations et d’échanges importants.

Si la position géographique et les modèles de développement expliquent en grande partie les dynamiques historiques de ces régions à une échelle globale, l’analyse de situations locales permet d’observer des situations actuelles plus complexes, dans lesquelles jouent autant des mécanismes anciens, liés à la répartition des terres, à des pratiques agricoles bien ancrées, à des modes de gestion communautaire du territoire que des dynamiques plus récentes, appuyées sur des situations à la fois de crise du milieu rural et de potentialités offertes par les dynamiques d’investissement étranger, les ressources migratoires, les programmes d’intégration territoriale et régionale ou le phénomène plus général d’urbanisation. Dans ces régions, les années 1990 ont coïncidé avec la mise en place d’une nouvelle donne, matérialisée entre autres par une prise en compte des situations de diversité ethnique, par la reconnaissance de potentialités économiques (dans des secteurs aussi divers que le tourisme, l’industrialisation d’assemblage, la gestion de la biodiversité…), par des dialogues entre pays voisins sur les possibilités d’intégration territoriale et/ou institutionnelle, à l’échelle de sous-régions ou dans la perspective d’articulations avec des espaces plus vastes (blocs latino-américains, zone d’échange à l’échelle des Amériques, ASEAN élargi…).

Les aires méso-américaine et du Sud-Est asiatique présentent historiquement des combinaisons complexes de relations entre les espaces terrestres, continentaux, isthmiques ou insulaires, et les espaces maritimes qui constituent l’horizon majeur des spécialisations économiques depuis les différentes colonisations. Les dynamiques transnationales actuelles remodèlent ces réseaux, modifient les équilibres territoriaux consolidés depuis plusieurs siècles entre les hautes terres et les façades littorales, entre les axes longitudinaux (transcontinentaux) et transversaux (transocéaniques) selon des modalités sélectives tant du point de vue des acteurs que des territoires concernés par les investissements privés et publics et les formes émergentes de polarisation.

Il est dorénavant banal de dire que la globalisation de l’économie et les recompositions liées à la régionalisation conduisent à une recrudescence des « éléments » exogènes dans les territoires : hommes, capitaux, marchandises, modèles… se localisent au gré des circonstances, circulent de façon plus ou moins fluide, imprègnent de façon plus ou moins durable les territoires qu’ils investissent. Se produisant dans un environnement global où les logiques étatiques tendent à s’effacer au profit d’échelles régionales - à la fois supra-nationale (régionalisation) mais aussi infra-nationale (décentralisation, différenciation fonctionnelle) – ce renforcement des présences extérieures relève de la conjonction de différentes dynamiques. Celles-ci sont autant le fait de processus économiques relevant de la globalisation (la montée en puissance des investissements directs étrangers, la spécialisation sectorielle et territoriale, avec en contrepoint l’affaiblissement de certaines formes de protection des économies nationales…) que de dynamiques démographiques et sociales (la mobilité accrue des individus, sur des distances de plus en plus importantes en des migrations internationales complexes, les flux d’aller-retour, les transferts monétaires…) ou de la transformation des politiques économiques et sociales (le poids des institutions internationales, les projets de coopération transfrontalière, la déréglementation et les privatisations, l’affaiblissement des programmes sociaux et le rôle parallèle et compensatoire des ONG internationales…).

Nous partons ici du constat que les logiques d’évolution des sociétés du Sud ne peuvent se comprendre qu’en prenant en compte les modalités de leur inscription dans des relations avec le reste du monde, relations qui se sont profondément intensifiées et complexifiées. Si la question des rapports à l’extérieur n’est en rien nouvelle, elle a longtemps été considérée en termes tranchés, distinguant clairement l’endogène de l’exogène, le dedans du dehors, bien souvent le national de l’international, le Sud du Nord... L’analyse des logiques actuelles invite à aller plus loin, à partir d’un second constat, celui de la combinaison d’acteurs agissant dans un registre qui dépasse par différents aspects le cadre national, s’inscrivant à la fois au-delà, en deçà et, de plus en plus souvent, au travers ce cadre national.

Les logiques transnationales auxquelles nous nous référons ici (à distinguer de logiques internationales) conduisent à une imbrication souvent complexe de formes d’intervention relevant d’acteurs extérieurs (souvent qualifiés de transnationaux) et d’acteurs locaux. Les interventions et les résultats dont il est question prennent bien entendu des formes multiples, rendant parfois difficile l’analyse des modalités et des impacts de cette « transnationalisation de l’action ».

Le champ de recherche que constitue aujourd’hui le thème des dynamiques transnationales englobe des analyses et des dimensions fort différentes, dont la synthèse est parfois délicate. Au cœur de ces questionnements, la définition même du transnational appelle un travail de clarification. A la suite d’un certain nombre de travaux, nous considérons ici que plusieurs significations du préfixe trans sont mobilisées et permettent de rendre compte de dynamiques ne s’inscrivant ni dans le cadre du national, ni complètement dans celui de l’international (ou du multinational). C’est à considérer des dynamiques allant au-delà du national que le terme invite, mais c’est tout autant à celles se développant à travers le national. Dans un cas comme dans l’autre, l’échelle du national est débordée : du point de vue géographique d’abord, les processus observés sont alors constitutifs de configurations supranationales (celles de la régionalisation au sens anglo-saxon du terme) ou de configurations infranationales, locales et régionales (au sens francophone du terme de région). Du point de vue décisionnel et politique ensuite : l’une des caractéristiques majeures des dynamiques transnationales est qu’elles ne relèvent pas en premier lieu des capacités de décision des États, mais qu’elles sont le reflet d’une combinaison d’acteurs (publics ou privés, autochtones ou allochtones, formels ou informels…) ayant chacun leurs propres logiques. Pour autant, et c’est l’un des aspects importants de notre position de recherche, l'État et ses capacités d’intervention à différents niveaux ne disparaissent pas ; ils peuvent prendre de nouvelles formes dans un jeu d’acteurs reconfigurés. Là encore, c’est bien le second sens du préfixe qui est mobilisé : comme elles traversent les lieux, les dynamiques transnationales traversent les appareils nationaux, donnant lieu à un certain nombre de recompositions. Si l’on a pu parler, à propos des mobilités migratoires, d’une « mondialisation par le bas » comme résultat de la transnationalisation des flux, c’est que l’on reconnaît, au moins implicitement, d’autres formes « par le haut », plus institutionnelles (ou peut-être plus englobantes), qui relèvent également de ce dépassement des entités nationales. Quoi qu’il en soit de la portée de ces formules, on mesure ici combien l’idée du transnational véhicule aujourd’hui aussi bien des processus à visée normative, tendant à fixer de nouvelles modalités de la capacité à dépasser l’échelle des États, que des contenus et des modalités de nature transgressive, insistant sur la capacité d’émergence, de structuration et éventuellement de recomposition de forces multiples, au contrôle indécis, dont la connaissance n’est encore que partielle.

Le programme de recherche TRANSITER se donne pour ambition d’analyser dans deux contextes régionaux les formes prises par les dynamiques transnationales et de comparer les impacts qu’elles ont en matière de reconfiguration territoriale. Nous postulons que les dynamiques transnationales, observables de façon comparable en différents points, donnent lieu à des transformations notables des agencements territoriaux à différentes échelles. Nous partons de l’idée que ces transformations reposent sur le jeu à la fois des environnements locaux et régionaux (culturels, socio-identitaires, économiques et politiques) et des forces globales relevant de la mondialisation, donnant lieu à des processus d’interaction entre des instances diverses. On constate que si les modèles de planification imposés/proposés par les agences gouvernementales et internationales tendent à être identiques de par le monde, les réponses locales sont très différenciées et s’affranchissent souvent des tutelles institutionnelles. Les évolutions des territoires sont empreintes de capacités d’adaptation – réaction des acteurs locaux dont les ressorts sont multiples, nécessitant pour leur analyse une lecture fine des dynamiques socio-spatiales en présence.

Nous prenons ici le parti d’une lecture des dynamiques territoriales (à toutes les échelles concernées, mais en partant d’une attention spécifique portée au local) et de la façon dont les acteurs locaux se positionnent dans cette dynamique de transformation sous les effets de la transnationalisation. Partant des travaux qui ont insisté sur le fait que la mondialisation ne produit pas une homogénéisation des territoires mais contribue à de nouvelles formes de différenciation, nous nous intéressons aux formes d’adaptation des sociétés locales. Comment réagissent les acteurs locaux concernés par de nouvelles formes d’intervention sur les territoires ? Comment s’opèrent les rééquilibrages entre des forces impulsées de l’extérieur et les capacités d’initiative locale ? Quelles sont les marges de manœuvre, quels sont les dispositifs mis en place par les différents groupes d’acteurs concernés ? L’hypothèse de travail sur laquelle nous nous basons est que ces formes d’action ne sont ni uniques, ni systématiquement prescrites sans négociation par des acteurs extérieurs. Nous postulons d’une part que des dynamiques significatives d’adaptation se sont développées mais aussi que celles-ci ont conduit à des formes d’identification parfois nouvelles, des modes d’organisation repensés, des capacités de décision nouvellement déclinées… A partir de lectures spécifiques dans des environnements dûment sélectionnés, l’objectif du programme est de s’interroger sur les dynamiques de recomposition territoriale mêlant jeu des acteurs externes et locaux, en faisant l’hypothèse que les uns et les autres interagissent dans des formes où coexistent des logiques de contrainte mais aussi de négociation, de reformulation concertée, basées conjointement sur l’identification d’intérêts convergents et sur la reconnaissance d’antagonismes, éventuellement source de conflictualité.

Comparatisme et contextes régionaux d’étude

Le projet de recherche est résolument comparatiste. L’objectif est de mettre en place une analyse du rapport transnationalité – organisation des territoires en mobilisant des outils théoriques et une grille d’analyse communs, déclinés sur des terrains spécifiques dans deux environnements régionaux. Le travail de recherche portera sur des cas d’étude en Amérique centrale et en Asie du Sud-Est. Les sous-ensembles retenus l’ont été au regard de trois critères : en premier lieu, le degré de présence des processus transnationaux et la nature de leur manifestation territoriale ont été évalués ; en second lieu, nous avons fait le choix de nous intéresser à des environnements régionaux dont les caractéristiques géographiques et le rapport à un environnement plus large présentent des points communs, rendant possible et pertinente la comparaison ; en dernier lieu, le niveau antérieur de familiarité et le cumul d’expériences de recherche des membres de l’équipe sur chacune des deux régions ont été pris en compte, afin d’apporter à la démarche de comparaison tout l’appui qu’une connaissance fine des contextes locaux permet.

Sous des formes différentes, les deux sous-ensembles présentent des dynamiques transnationales particulièrement actives et significatives. On est d’abord, si l’on se place du point de vue de la longue durée, en présence d’espaces structurés par des routes maritimes et terrestres pluriséculaires, dans des environnements qui font charnière entre différentes grandes régions du monde. Comme on l’a déjà signalé, les logiques d’interdépendance entre les territoires ont profondément ancré les pratiques d’échange, de mobilité et de transferts entre les lieux, entre Chine et Inde pour l’Asie du Sud-Est par voies continentales et maritimes ou de part et d’autre de l’isthme centraméricain. On retrouve partout les fonctions de point d’abordage et d’ancrage des conquêtes territoriales, de port et de comptoir sur les littoraux, en parallèle du rôle de centres d’organisation des territoires qu’ont eu les villes de l’intérieur, depuis les époques coloniales, lors des indépendances et au-delà. Dans une perspective contemporaine, les dynamiques transnationales se reflètent aussi dans des volontés, plus ou moins directement affichées, de structurer ces espaces régionaux en espaces économiques capables de prendre leur place dans les dynamiques de la mondialisation. Se manifestent ici les éléments de l’intégration économique dans ses dimensions opératoires (les perspectives offertes par l’ASEAN en Asie du Sud-Est, le cadre de planification territoriale que constitue le Plan Puebla Panama en Amérique centrale), mais aussi les formes multiples d’activités tirant profit des situations de contact et d’interface (points relais du commerce international, étapes sur les routes migratoires, activités illicites de trafic, piraterie maritime…). Il en résulte des formes diverses d’impact de ces flux sur les territoires, variables selon le poids de tel ou tel acteur, selon l’historicité des processus ou la réceptivité des environnements locaux, mais sans que l’on puisse ignorer qu’agissent des modèles généraux puisant leur inspiration aux mêmes sources, celles d’un régionalisme ouvert dans lequel les formes du capitalisme moderne sont actives et dominantes.

L’intérêt de la comparaison réside pour une grande part dans les caractéristiques géographiques et géopolitiques des espaces régionaux concernés. S’il n’est guère besoin d’insister sur les positions d’interface précédemment rappelées, il convient de s’intéresser à la configuration particulière des espaces d’étude. Espaces du maritime, les sous-ensembles régionaux retenus constituent un univers de détroits, d’isthmes et de façades maritimes, avec tout ce que ces figures territoriales impliquent d’ouverture sur l’extérieur et qui forment avant-pays. Ils présentent en même temps un ensemble de configurations « continentales », celles des terres intérieures, souvent des hautes-terres protégées, objet de concentration historique et sujettes à des degrés divers à disqualification pendant les périodes contemporaines, où les développements côtiers constituent le modèle dominant. Il en résulte que les logiques territoriales sont dans ces régions largement empreintes de phénomènes de polarisation et de dispersion, conduisant à des différenciations fortes, faisant coexister des axes et couloirs de développement actifs à des situations de compartimentage et d’isolement qui peuvent être poussées.

Dans ce cadre, les questions que nous posons sur l’impact des dynamiques transnationales se déclinent à plusieurs niveaux, et elles remettent ici particulièrement en question l’échelle d’analyse qu’ont traditionnellement constitué les pays : dans une perspective supranationale et jusqu’à l’échelle mondiale, le processus d’intégration en cours fonctionne dans ces régions par assemblage de divers points fonctionnant en réseau, qu’on peut qualifier de forme d’intégration par les marges si l’on se place, comme c’est encore le cas en matière d’action publique, du point de vue des États. Dans une perspective infra-nationale, les logiques de différenciation territoriale sont bien entendu largement redéfinies par ces processus, avec des situations de ports intérieurs, de villes doublons aux frontières, de corridors qui organisent des espaces sous-régionaux au delà les frontières nationales (« triangles de croissance » asiatiques, zones franches transfrontalières, corridors internationaux de développement en Asie du Sud-Est continentale et entre pays voisins en Amérique centrale). Ici l’action très volontariste des États et des grandes institutions internationales apparaît en contrepoint, rendant particulièrement pertinente l’étude des réponses et réactions locales, l’analyse de nouvelles configurations qui ne sont pas toujours celles attendues. Enfin, dans les deux aires d’étude, les processus d’urbanisation opèrent, plaçant la question de l’évolution des rapports entre milieux urbain et rural au centre des enjeux locaux, notamment à partir des capacités de croissance des villes moyennes. Si les effets de diffusion de l’urbain sont bien perceptibles, nous ne sommes pas pour autant, et c’est un point supplémentaire qui autorise la comparaison, dans des situations d’hégémonie d’une grande métropole.

Le retrait relatif des États-nations, les limites liées à leur taille ou à leur place dans des environnements géopolitiques plus larges constituent des éléments importants pour l’analyse des processus qui nous intéressent. Quelle que soit l’origine de cette faible puissance, relevant soit d’une autonomie jamais réellement complètement acquise, soit d’une délégation de souveraineté concédée à des constructions régionales plus vastes, les répercussions sont conséquentes. Les logiques transnationales se déploient de façon profonde, contribuant à recomposer les jeux de pouvoir entre puissances régionales et pouvoirs locaux, donnant de nouvelles marges de manœuvre à des acteurs multiples, et paradoxalement aux États eux-mêmes, qui peuvent dans certains cas tirer parti de positions géographiques particulières.

Il convient de signaler ici que l’équipe de chercheurs mobilisés autour de ce projet peut faire valoir une connaissance fine des environnements régionaux choisis et d’une pratique de la langue de leur terrain. Les travaux antérieurs des chercheurs confirmés de cette équipe vont servir de base pour les recherches comparatives programmées, laissant présager non seulement une qualité de travaux pour chaque sous-groupe, mais aussi un résultat fructueux à l’échelle des comparaisons. On nous permettra d’insister ici sur l’importance de cette dimension dans le cadre d’un travail sur les sociétés et territoires des Suds. La maîtrise des langues, l’élaboration de partenariats avec des équipes locales et la mise en œuvre concrète du travail sur le terrain sont des éléments centraux du point de vue de la faisabilité de tout projet. Ces savoir-faire existent au sein du groupe, et ils seront encore développés par les travaux spécifiques de terrain que nous programmons. Pour autant, la valeur ajoutée que nous espérons dégagée grâce à ce programme se situe au-delà : c’est celle d’une possible mise en perspective théorique permettant de donner aux environnements locaux et régionaux toute leur place mais aussi d’alimenter une réflexion à l’échelle globale, attentive précisément à des articulations entre local et global que l’on observe aujourd’hui dans des environnements fort distincts.

Conception : AGAT