L'Amérique centrale

Les travaux de terrain ont été menés en différents points de l’isthme. Cette sélection de terrain s’est faite en tenant compte des travaux antérieurs des membres du programme et des hypothèses formulées sur la pertinence des thématiques du programme dans la région.

Terrains en Amérique centrale : études localisées

C. Lemasne

Le travail conduit par Camille Lemasne (dans le cadre d’un doctorat sous la direction de N. Demyk) s’attache à définir des modèles territoriaux sur la façade caraïbe d’Amérique centrale, marqués, pour les simplifier, par des instances « indigènes », « ladinas » ou « globales ». La façade caraïbe de l’Amérique centrale connaît des mutations rapides et profondes depuis un siècle. Pour autant, les trois instances territoriales précédemment mentionnées s’y maintiennent. L’approche de ce « grand ensemble » y identifie un modèle interactif où trois acteurs – ou plutôt trois pouvoirs – s’équilibrent plus ou moins en fonction des contextes.

Le processus de colonisation de la façade caraïbe est le fait conjoint des investisseurs américains et des élites centraméricaines qui s’accordent au tournant du 19ème siècle pour mettre en valeur un milieu considéré comme malsain. L’enclave bananière, militaire, voire « canalière », se caractérise par de forts investissements états-uniens sur un territoire qui échappe au contrôle de l’Etat. Outre la construction d’infrastructures (plus ou moins pérennes, fer ou canal), les investisseurs salarient les travailleurs à des niveaux plus élevés que ceux en vigueur sur le reste de l’isthme. L’Etat tire très peu de bénéfices financiers immédiats de ce type de système. De plus, l’enclave est un temps vouée à l’extraterritorialité, ce que l’on retrouve à travers les populations qui y travaillent, des émigrés antillais pour la plupart. Progressivement néanmoins, l’expansion démographique des métis du cœur de l’isthme a mis fin à cette concurrence et s’est imposée dans ces enclaves. C’est ce basculement de la base socio-ethnique qui explique la transformation des enclaves en interfaces entre le cœur de l’isthme et le pouvoir global (l’exemple-type est le Val de Sula, au Honduras). Si le pouvoir global reste fort, financièrement et culturellement, il y est contrebalancé par le pouvoir « ladino ». Le troisième pouvoir réside dans l’aptitude des populations indigènes à maintenir une organisation socio-économique marquée par l’agriculture de subsistance. Il ne s’agit bien sûr pas de tous les groupes indigènes (ex : la main d’œuvre Ngöbe à Bocas del Toro), et il faut souligner les connexions avec le pouvoir global dans la préservation de ces territoires (comme dans le cas des Mayas du nord du municipe de Livingston).

Concrètement, le travail est mené à travers l’étude de deux cas : l’Ile Colon au Panama et la frontière sud-est entre Belize et le Guatemala. « Isla Colon, île globale ? » et « Interactions territoriales sur la frontière Belize-Guatemala » constituent deux approches d’espaces de marges, l’une dans une optique « micro-territoriale », donc susceptible de saisir les enjeux « vécus » des acteurs territoriaux, plus aisément définissables, tandis que la frontière entre Belize et Guatemala pose la question des migrations et de leurs effets, de la transnationalité dans un contexte de marges, de la concurrence territoriale et de l’éventuelle intégration des espaces périphériques. Les deux échelles proposées sont d’autant plus pertinentes qu’elles réactivent deux notions géographiques importantes : l’insularité et la frontière. A ce titre, ces cas illustrent la problématique générale du projet et s’inscrivent pleinement dans les thèmes développés.

D. Prunier

La recherche de Delphine Prunier a pour objectif la détermination des mutations économiques et productives liées aux différentes formes de mobilité dans les zones rurales caractérisées par une forte expulsion de la main d’œuvre peu ou pas qualifiée, dans deux contextes de la zone centre-américaine : l’Isthme de Tehuantepec au Mexique et la région nord-ouest du Nicaragua. Objet d’un doctorat de géographie (dir. L. Faret), ce travail s’inscrit dans le cadre de l’étude des stratégies économiques familiales paysannes de diversification des activités, des sources de revenus et des espaces de production.

L’étude s’intéresse particulièrement au caractère transnational d’espaces migratoires multi-polarisés et à l’identification des mécanismes spécifiques qui relient les transformations des lieux d’origine aux différentes formes migratoires. En effet, parallèlement aux migrations permanentes dirigées vers « le Nord » (États-Unis, Canada, et plus récemment Espagne), les dynamiques migratoires centre-américaines sont de nature complexe et diversifiée. Elles se caractérisent surtout par des mobilités intra-nationales et transfrontalières qui répondent à des logiques de circulations migratoires et de migrations temporaires qui permettent le maintien d’une participation sociale et économique dans le lieu d’origine.

Dans le nord-ouest du Nicaragua comme dans l’isthme de Tehuantepec, la migration permanente est relativement récente (fin des années 90/début 2000) et les familles d’origine rurale qui forment le cœur de l’étude organisent fortement leurs stratégies de développement ou de survie autour d’un système complexe de mobilités qui s’adapte de manière flexible et dynamique aux opportunités du marché du travail régional (au sens supranational). Ainsi, dans le municipe de Palacaguïna au Nicaragua, la force de travail familiale se répartit selon les périodes de l’année entre activités économiques locales (agricoles ou non, familiales ou salariées), travaux journaliers dans les cultures de café des montagnes de l’est de la région, emplois dans l’agriculture d’exportation, la construction ou le service domestique au sein des économies voisines du Costa Rica, du Honduras ou du Salvador, et enfin installation plus ou moins définitive dans un pays du Nord demandeur de main d’œuvre souple et bon marché.

De la même manière, la population active rurale mexicaine manquant de sources d’emplois dans l’isthme de Tehuantepec développe une stratégie de complémentarité des activités en investissant à la fois les réseaux de la migration vers les États-Unis et les secteurs industriel (frontière nord), pétrolier (nord du Veracruz), touristique (Yucatan, Quintana Roo) ou agricole dans le cadre de mobilités interétatiques, tout en maintenant dans beaucoup de cas la production vivrière de l’exploitation familiale.

Basé sur la construction d’un espace social et économique multi-territorialisé, le système de reproduction des familles paysannes s’organise autour de la régionalisation des systèmes productifs, de la transnationalisation du marché de l’emploi et des réseaux sociaux. Il a pour principe celui de la diversification des secteurs et des espaces de production, et pour objectif celui de la limitation des risques : les familles réagissent ainsi aux difficultés occasionnées par une production agricole fragile, par les fluctuations d’un marché global, et par les carences du système de sécurité sociale. Au sein des familles, et notamment pour les jeunes générations, il est également nécessaire d’investir de nouveaux espaces comme de nouveaux secteurs d’activité afin de répondre aux évolutions démographiques qui intensifient les pressions tant sur le marché du travail rural que sur l’accès au foncier. Le problème de répartition des terres familiales influe donc fortement sur la mutation des espaces ruraux et des organisations productives familiales qui deviennent de moins en moins centrés sur la production agricole.

À partir du repérage de ces mécanismes, un volet essentiel de cette recherche porte sur les impacts de l’ensemble des mobilités et migrations dans les lieux d’origine, en considérant l’unité familiale comme acteur principal des systèmes transnationaux. On analyse ainsi les conséquences productives et territoriales d’un investissement humain et économique distribué sur plusieurs espaces. Au travers des transferts de la migration, qu’ils soient monétaires (« remesas »), sociaux ou culturels, les migrants entretiennent avec leur famille et avec leur territoire de départ des formes d’interactions et d’échanges qui prennent une place toujours plus importante dans l’évolution, voire le développement, des sociétés et des espaces fortement expulseurs de main d’œuvre. Les membres de la famille qui migrent, vivent et/ou travaillent hors de la région d’origine, envoient ou apportent avec eux lors des retours une partie de leur revenus, mais aussi une forme de capital humain à partir de leurs pratiques au travail, de leurs connaissances ou expérience acquises dans un milieu socio-culturel différent. L’ensemble de ces apports, reçus et éventuellement appropriés et valorisés dans le cadre familial d’origine seront considérés comme des « revenus ou ressources migratoires ».

Les systèmes de production agricoles et le rôle central des structures foncières font l’objet d’un questionnement approfondi sur l’évolution des logiques économiques familiales paysannes. La diversification des activités rurales pose ainsi la question du rôle de l’agriculture dans la définition de la ruralité, de celui de la terre dans les conditions d’approvisionnement alimentaire comme dans la construction de l’identité paysanne : quelle place les familles paysannes donnent-t-elles aujourd’hui à la ressource foncière en termes de représentation et de reproduction sociale et productive lorsqu’elles sont engagées dans la logique migratoire? Comment se perçoivent et s’organisent les mécanismes d’héritage et de répartition des terres familiales lorsque le territoire se dessine à partir d’espaces transnationaux et que l’agriculture ne constitue plus la source de revenus principale? Si on ne peut plus considérer les sociétés rurales comme des sociétés fondamentalement agraires, il semble toutefois que l’organisation familiale des mobilités se construise autour du fonctionnement de l’exploitation agricole. Il est donc question de déterminer comment ce processus de diversification influe sur la place de l’agriculture dans l’économie familiale : selon les contextes locaux d’origine, la migration peut déclencher ou participer au phénomène de déprise agraire en faisant perdre à l’activité agricole sa place centrale dans les économies paysannes ; mais elle peut également, au travers de la maximisation des ressources migratoires, permettre le maintien, voire la valorisation du capital foncier et productif familial.

Conception : AGAT